Un projet librement inspiré de la pièce « Présence » de Bernd Alois Zimmermann – Notes préliminaires de travail
J’ai été approché par un trio de musiciens qui, captivés par « Présence », l’œuvre du compositeur Bernd Alois Zimmermann, ont pour projet non seulement de l’interpréter – au sens musical du terme -, mais également de l’explorer scéniquement, notamment en interrogeant plus avant les références littéraires et scéniques semblant hanter cette œuvre.
Pour ma part, m’intéressant depuis longtemps à la transdisciplinarité, aux formes scéniques hybrides, notamment celles qui mêlent théâtre et musique, j’ai très vite été séduit par leur projet et par l’enthousiasme et la curiosité de ces musiciens. Mais à priori, cette œuvre musicale, de par sa structure déjà très élaborée et l’investissement virtuose qu’elle nécessite, ne laisse en soi que très peu de marge de manœuvre pour se mettre à en faire du « théâtre ».
Et pourtant… En parcourant la partition, on ne peut se défaire de l’idée que celle-ci, faisant maintes allusions à des personnages issus de la littérature et du théâtre, tels que la Molly/Pénélope de Joyce, le Père Ubu de Jarry et le Don Quichotte de Cervantès, a elle-même le désir d’aller au-delà de sa simple représentation sous forme de concert. Cette partition semble bien plutôt en appeler à une profonde réflexion scénique qui rendrait sa « présence » sur un plateau, et face à un public, plus dense encore.
Mais attention, il m’a d’emblée paru évident qu’un travail scénique autour de cette œuvre ne doit pas nous pousser à en tirer une analyse ou une explication. Bien au contraire, ce travail n’aura de réel intérêt que s’il nous conduit à jongler avec les nombreuses sources dont Zimmermann s’est servi et, partant de là, à en démultiplier les possibles pour aboutir au final à une foison de « présence-s », autant multiples que fugaces.
Nous avons donc, d’une part, une œuvre musicale plutôt compacte, d’une trentaine de minutes (qui, nous l’avons dit, laisse, en dehors de sa pure interprétation par le violoniste, la violoncelliste et la pianiste, peu de place à d’autres événements scéniques) et, d’autre part, l’intuition et le désir de réagir aux diverses notes et références semées dans la partition de Zimmerman, d’en développer une profonde réflexion scénique et, partant de là, d’imaginer un spectacle pluridisciplinaire au cours duquel les spectateurs verront fugitivement apparaître des traces de ces présences hétéroclites.
Notre projet scénique inclura donc la pièce de Zimmermann dans un espace/temps plus vaste que la simple durée de la musique. « Présence » agira alors comme un noyau central, une source d’inspiration dont nous tenterons d’arpenter un amont et un aval pour aboutir à une proposition d’une durée plus longue que celle induite par la partition. Notre projet devrait se développer alors sur environ une heure et être présenté comme un travail « librement inspiré » de la pièce du compositeur allemand.
Mais de quoi seront donc constitués ces parties contigües et comment s’imbriqueront-elles ? C’est bien entendu ce que nous découvrirons durant le processus d’élaboration et le précieux temps des répétitions, mais les pistes sont déjà nombreuses et promettent beaucoup.
Le titre, « Présence », sera déjà le premier élément que nous allons questionner. Comment des musiciens, qui généralement s’expriment à travers leur instrument, marqueront-ils la scène de leur présence ? Que feront-ils lorsqu’ils ne seront pas occupés à jouer la pièce de Zimmermann ? Et qu’incarneront-ils ? On touche là à des thèmes qu’on ne cesse, et qu’on ne cessera probablement jamais, d’interroger au théâtre : lorsque l’on entre sur scène, sommes-nous nous-mêmes, sommes-nous des interprètes, sommes-nous des personnages ? Sur scène, faut-il « être ou ne pas être » ? Incarner ou se distancier ?
Passons maintenant au sous-titre, Ballet blanc en cinq scènes, et à la distribution dans laquelle Zimmermann fait tout à coup apparaître, en plus des musiciens/personnages, un mystérieux « speaker », lequel doit être une sorte de « chef d’orchestre » et surtout « avoir une certaine connaissance de la danse ». Une nouvelle discipline vient donc s’ajouter à la musique et au théâtre, renforçant plus encore la dimension pluridisciplinaire que nous souhaitons apporter à notre projet. Qu’à cela ne tienne, nous inviterons un danseur à rejoindre nos trois musiciens pour ce « corps » de ballet bien particulier !
Pour terminer cette note préliminaire, je mentionnerai encore l’un des matériaux que j’aimerais insuffler, aux côtés de la danse et de la musique, dans notre travail de création, à savoir les textes de Joyce, Jarry et Cervantès, cités explicitement par Zimmermann. Ce sont là des œuvres majeures et colossales qu’il nous sera bien entendu totalement impossible de rendre dans leur globalité. Néanmoins, il me paraît intéressant d’en extraire des fragments et, comme le compositeur l’a lui-même fait dans sa partition avec Strauss et Prokofiev, d’en donner à entendre de courts extraits, comme le jaillissement, à travers la voix des musiciens et du danseur, de brefs instants narratifs.
Nous entrapercevrons ainsi une vaste galerie de personnages dont :
– une Pénélope qui, de Homère à Joyce, n’existe qu’à travers l’absence de son mari mais qui se décidera pourtant, chez Joyce du moins, à se débarrasser de son voile éternel et à imposer pleinement son corps de femme, vivant ses désirs adultères sans plus aucune forme de pudeur ;
– un roi fantoche qui finira par crier au monde un sonore et provocant gros « Merdre » ;
– un personnage dégingandé, monté sur un vieux cheval, se jetant à corps perdu dans une bataille contre des moulins à vent…
Les personnages qu’avec Zimmermann nous convoquerons dans notre spectacle nous promettent d’être à la fois fantomatiques et très « présents » !